De la lecture sur l'identité politique nationaliste : d'un nationalisme à un autre.

Les ouvrages sur le nationalisme sont légions en Union Européenne, à l'instar des polars que l'on corne à la plage sans remords ni vergogne car ils ne pèsent pas une once de plus que le prix que l'on les a payé, les livres sur les conflits identitaires, ethniques ou religieux pullulent sur les stands des supermarchés et des librairies. Pourtant, certaines publications méritent que l'on si attarde plus longuement.
En 1997, j'ai noté deux ouvrages collectifs traitant du concept des nationalismes sous deux angles d'approches distincts ;d'une part sous le projecteur de la politique comparée et d'autre part sous l'angle de la sociologie. Ces deux ouvrages n'ont rien de comparable avec les " torchons " publiés dans la hâte de l'instant présent. Ils n'atteindront ni la justesse d'analyse, ni la concision théorique proposées par les auteurs de ces deux livres.


1. Le premier ouvrage s'intitule Europe occidentale, le mirage séparatiste , dirigé par Christian Bidégaray. 
L'ouvrage se compose de cinq parties, passant du cas théorique au cas formel. 
Le premier volet est d'ordre paradigmatique voir théorique, avec particulièrement un article de Christian Bidégaray sur les notions politiques du séparatisme aujourd'hui.
La seconde intervention est l'œuvre Daniel-louis Seiler, s'orientant sur une lecture plus approfondie des mécanismes de mobilisation nationalitaire, notamment au regard de l'histoire. Le second volet tourne autour du thème " séparatisme et État unitaire ", avec trois interventions sur le cas corse. L'article du Paul Isoart : " l'unité et l'indivisibilité de la République française, obstacles au séparatisme ? ", rend compte d'une manière pertinente des blocages constitutionnels du système politico-juridictionnel français face aux retour des mobilisations identitaires et culturelles.
Nous pouvons aussi lire avec intérêt l'observation de Jean Louis Briquet sur " Les fondements d'une utopie : la contestation nationalitaire en Corse ", celui-ci souligne l'importance des revendications nationalistes sur l'échiquier politique insulaire, tout en démontrant l'influence du clanisme sur le champ politique, économique et social de l'île et surtout sur les comportements politiques des corses.
Le troisième article est l'œuvre de Jean-Charles Viallée qui propose une étude de l'évolution et la transformation de la famille nationaliste tournée sur l'observation d'une division non pas politique, mais stratégique. La dernière intervention sur ce premier thème est un travail écrit par Pierre Joannon concernant le séparatisme irlandais qui tend vers l'intégration consensuelle. Le troisième volet traite du " Séparatisme et État fédéral ". avec le cas du Québec et de la Belgique. Le quatrième volet est axé sur " Le séparatisme et État autonomique ", d'une part, avec l'analyse de la recomposition fédérale en Italie, d'autre part avec un bilan fort intéressant sur la décentralisation en Espagne (1980-1995), par Francesco Moreta.
Enfin Pierre Létemendia propose pour clore ce volet un compte rendu sur " Un nationalisme éclaté : le cas du Pays Basque ". Le dernier volet est une sorte de conclusion sur l'avenir de ces phénomènes politiques, sociaux, et parfois économiques de notre temps, avec tout d'abord, l'interrogation de Jean Louis Quermonne sur le rôle de L'Union Européenne dans la recomposition territoriale. Une comparaison des plus subtiles est effectuée par Guy Hermet, entre le concept nationaliste à l'Ouest et à l'Est. Cette dernière partie se termine sur le texte de François Borella intitulé " Le tout et les parties. L'espace public comme enjeu ".

2. Le second ouvrage , est un collectif Sociologie des nationalismes ,placé sous la direction de Pierre Birnbaum.
Le nationalisme est polysémique, corollaire du concept de nation les principes nationalitaires sont pour la plupart issus d'un imaginaire, de mythes fondateurs, de projections identitaires etc.. Ainsi les différents auteurs (Daniel-louis Seiler, Alain Touraine, Guy Hermet, Michel Wierviorka, Yves Deloye, Pierre Hassner etc..) observent sous un angle novateur les actions collectives de certaines formes de nationalismes afin de dégager une analyse sociologique de ces phénomènes sociaux (et politiques).
Ainsi défini le nationalisme semble revêtir des habits neufs : on peut l'appréhender comme un mouvement social de contestation contre l'État. La sociologie des nationalismes se fonde sur l'analyse des acteurs politiques, leurs rôles individuels et leurs rapports au pouvoir dans le clivage dominants-dominés.
La première partie traite de "L'ethnicité, de l'identité et communauté imaginaire". C'est-à-dire de construction d'une identité nationale, l'instrumentalisation par le champ politique des faits culturels (parfois insignifiants) ou sociaux en objets politiques etc..
La prise en compte de la dimension de l'imaginaire comme référent de l'identité nationale - de la nation - montre que le nationalisme ne se réduit pas à une conception objective, il n'est pas que le résultat de facteurs historiques, sociaux, ou même politiques. L'imaginaire national est un construit, un choix, développé par les acteurs de la revendication nationalitaire. Ce qui explique la pensée de Pierre Birnbaum "la réalité n'est pas seulement réelle, elle aussi imaginée ! La réalité et l'imaginaire sont consubstantiels".
la seconde partie traite du rôle de la religion, de la tradition et de l'espace public dans la construction de l'imaginaire national. Ces trois supports peuvent être subséquents aux référents culturels classiques comme la langue vernaculaire, le territoire (réel ou mythique) et l'écologie (l'environnement spatial et historique).
La troisième partie s'intitule "Territoire et identité". Le premier article est signé par Daniel-louis Seiler et porte sur les "Systèmes de partis et nationalistes". Il est d'un grand intérêt pour appréhender les mécanismes structurels et l'évolution des partis nationalitaires en Europe. D'une grande rigueur, cet article se place dans le fil des travaux entrepris de longue date par cet auteur. Le second article est l'œuvre du politologue Guy Hermet qui propose une lecture des États sans territoires et plus précisément en Europe de l'Ouest. Le dernier panneau de ce triptyque, "Nations sans nationalisme", est d'Olivier Roy: c'est une étude de la formation de l'identité nationale au Pakistan, en Afghanistan, en Iran, en montrant combien ce mécanisme est distinct des concepts européens (français, italiens et allemands). L'historien note que le fondement de l'identité nationale peut être la défense ou l'instrumentalisation d'une identité religieuse plus que la quête d'un État-nation territorial.
La quatrième partie traite de "L'action collective" dans la cristallisation de identité nationale, de l'ethnicité politique et de la citoyenneté nationale.
La cinquième partie est centrée sur l'idée de la violence politique et du nationalisme, en ce sens nous pouvons souligner l'article d'un spécialiste du terrorisme politique, Michel Wieviorka, celui-ci parle des "Quatre visages du nationalisme : la question de la violence". C'est-à-dire comment un mouvement social va, en raison d'une déconnexion avec le réel de ces acteurs, plonger soit dans un terrorisme aveugle, soit dans une violence politique plus ou moins organisée. La "Fin des nations ?" est le dernier volet de cet ouvrage. Nous pouvons y lire notamment l'article d'Alain Touraine "Le nationalisme contre la nation". Avec cette réflexion ce sociologue pose des perspectives nouvelles sur l'impact des mobilisations nationalitaires dans le champ institutionnel et organisationnel des démocraties occidentalisées. Il propose une vision moderne de notre société avec l'apparition d'une société nationale, - placée entre la citoyenneté et l'identité nationale. Notons également l'article d'un autre sociologue Bertrand Badie - spécialiste de l'État en tant que système de valeur et indice civilisationnel - , celui-ci ouvre l'analyse en dehors des frontières étatiques, en tenant compte des relations inter-étatiques et de la société internationale dans le cadre de l'édification de l'identité nationale, puis du choix du concept de nation. La lecture de ces deux livres sera d'un grand intérêt pour tous ceux qui désirent comprendre, comparer et pourquoi pas rénover leur propre champ idéologique.

                                                                                                                  Thierry DOMINICI
                                                                                                        doctorant en sciences politiques
                                                                                                 à l'Université Montesquieu-Bordeaux IV.